Caries et précarité, un enfant de cadre voit plus souvent le dentiste qu'un enfant d'ouvrier.

En 2008, dans un SMS rendu célèbre par son ex-femme, le futur président de la République française, François Hollande, évoquait la population rurale du pays sous le terme de « sans dents ». Si la formule a tout du mépris de classe, avait-il factuellement tort ? Pas tout à fait, tant précarité rime avec dents cariées. 

Caries dentaires : maladie de l’enfant pauvre ? 

A l’âge de 6 ans, 9 enfants de cadres sur 10 n’ont jamais eu de caries. Pour les enfants d’ouvriers, le chiffre est presque l’exact opposé, puisqu’ils sont 7 sur 10 à avoir développé cette pathologie. 

Les inégalités sont également marquées quant aux visites annuelles chez un dentiste. Chez les 5-15 ans, 80% des enfants de cadres ont visité un dentiste dans l’année, contre 60% chez les enfants d’ouvriers. 

Les chiffres sont encore plus critiques dans les DOM, où les enfants présentant des dents cariées sont deux fois moins nombreux à être soignés qu’en métropole[1]

Les dents de lait cariées concernent ainsi, en premier lieu, les enfants issus des classes sociales défavorisées. Bien que des séances d’éducation à la santé bucco-dentaire existent dans les écoles, celles-ci ne semblent pas avoir d’incidence sur la prévalence des caries chez les enfants dont les parents appartiennent aux catégories socioprofessionnelles les plus basses[2]. Les principaux enfants touchés sont[3]

  • Scolarisés en ZEP (zone d’éducation prioritaire), 
  • En situation de précarité, 
  • Nés à l’étranger. 

La France est loin d’être une exception, puisque les caries précoces de l’enfant (CPE) touchent 600 millions de bambins à travers le monde. Ainsi, au niveau mondial, 63% des enfants âgés de 5 ans présentent une ou plusieurs caries sur leurs dents de lait[4].

Avec 20% à 30% des 4-5 ans souffrant d’au moins une carie, la France fait plutôt figure de bon élève[5]. Toutefois, pourquoi un tel écart entre les plus favorisés et les moins favorisés ?

Caries et alimentation : qui consomme le plus de sucre ? 

Dans notre article consacré à la formation des caries chez les enfants, nous avions expliqué comment apparaît une carie dentaire. L’un des principaux facteurs à l’origine de cette pathologie est celui d’une alimentation riche en sucres[6]

  • Saccharose, 
  • Fructose, 
  • Glucose, 
  • Autres glucides fermentescibles.

Les enfants pauvres seraient-ils de plus grands consommateurs de sucre que les enfants riches ? Rien n’est moins sûr.  

Ce ne sont pas moins de 94% des enfants qui consomment du sucre quotidiennement, au travers du sucre lui-même, mais aussi de la confiture, du miel ou encore du chocolat. Non seulement tous les enfants, ou presque, consomment du sucre, mais ceux dont les parents appartiennent aux catégories socio-professionnelles favorisées en consomment encore plus que les autres (au moins en ce qui concerne la confiture, le miel et le chocolat)[7].

A l’inverse, les enfants issus de fratries d’au moins 3 enfants consomment moins de sucre à la maison. Ce sont bien souvent des familles dont les parents sont[8]

  • Ouvriers, 
  • Employés, 
  • Issus de professions intermédiaires. 

Dès lors, peut-on vraiment établir un lien entre le pouvoir d’achat des parents et l’état de santé bucco-dentaire des enfants ? 

A lire : Allaitement et dents de lait cariées : démêler les mythes

Les caries doivent-elles être mises au passif de la pauvreté ? 

La tentation pourrait être grande de conclure que l’enfant issu d’un milieu défavorisé est plus touché par les caries du fait de l’impossibilité pour les parents d’acheter une nourriture saine. 


Toutefois, l’évolution du pouvoir d’achat des milieux les plus modestes au cours des 100 dernières années tend à minimiser cette conclusion. En effet, sur l’ensemble du XXème siècle, l’évolution du prix de certaines denrées alimentaires, par rapport au salaire d’un ouvrier-métallurgiste, a été la suivante[9]

  • Douzaine d’oeufs : 10 fois inférieure, 
  • Jambon : 8 fois inférieure, 
  • 1 kilogramme de bifteck : 2.5 fois inférieur. 

Dès lors, si la pauvreté n’est pas le premier facteur expliquant les disparités quant à la prévalence des caries chez les enfants de cadres et les enfants d’ouvriers, un seul autre facteur s’impose : le défaut d’éducation des parents sur la question.

Les parents sont-ils responsables des caries de leurs enfants ? 

Oui et non. D’un côté, cette pathologie est non seulement l’une des plus répandues au monde, mais aussi l’une des plus facilement évitables[10]. C’est pourquoi de nombreux Etats mettent en place des programmes de prévention qui contribuent à améliorer la santé bucco-dentaire des enfants. 

D’un autre côté, la carie a des origines multifactorielles. Bien que le sucre y prenne une place prépondérante, d’autres facteurs entrent en jeu : 

  • L’exposition ou non aux fluorures, 
  • La susceptibilité dentaire, 
  • L’hygiène dentaire, 
  • L’accès aux services de santé.

La carie est toujours une combinaison de ces facteurs, dont l’un peut être prépondérant sur un autre. Dans le cas de l’hygiène bucco-dentaire, un enfant d’ouvrier ou d’agriculteur brosse moins ses dents qu’un enfant de cadre. 

C’est la même chose en ce qui concerne les consultations chez un chirurgien-dentiste : les enfants de cadres prennent plus souvent le chemin du dentiste que les autres. 

Par conséquent, les enfants favorisés sont moins touchés par les caries parce qu’ils se brossent plus souvent les dents et fréquentent plus le dentiste que leurs camarades défavorisés[11].

Alors, la faute aux parents ? Pour ce qui est du brossage de dents, c’est indéniable. 

Références

[1]
L. Calvet, M. Moisy, O. Chardon et autres, Santé bucco-dentaire des enfants : des inégalités dès le plus jeune âge, DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), Etudes et résultats, n°847, 14 juillet 2013.

[2]
G. Oeil, L. Buchet, C. Rucker et autre, Estimation de la durée de l’allaitement maternel dans les populations historiques à partir des propriétés physico-chimiques de l’émail dentaire, CNRS.

[3]
J. Faure, La carie précoce de l’enfant : quels moyens de prévention ?, Université Claude Bernard Lyon I, 2023, page 14.

[4]
J. Faure, Ibid., page 15.

[5]
J. Faure, Ibid., page 14.

[6]
J. Faure, Ibid., page 22.

[7]
Enquêter comportements et consommations alimentaire en France en 2016, France AgriMer, Synthèse du Crédoc, n°7, mai 2018, pages 14-15.

[8]
FAM4 – Familles par catégorie socioprofessionnelle de la personne de référence et nombre d’enfants de moins de 25 ans en 2015, INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques, 26/06/2018.

[9]
Consommation alimentaire et état nutritionnel de la population vivant en France, santé.gouv.fr, site consulté le 18 mai 2024.

[10]
J. Faure, Ibid., page 15.

[11]
C. Dargent-Paré, La santé bucco-dentaire, in Les inégalités sociales de santé, éditions La Découverte/INSERM, 2000, pages 271-274.

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