Pour le savoir, nous avons lu pour vous l’ouvrage du pédopsychiatre et haptopsychothérapeute Dominique-Paoli paru dans la collection Que sais-je des éditions PUF.

Avant de rédiger cet article, nous avions déjà parlé de l’haptonomie, qui est vue par la science
comme un domaine pouvant effectivement aider certaines femmes à améliorer le lien mère-enfant.
Toutefois, il convient de clarifier certains points qui méritent d’être éclaircis.

L’haptonomie, une science phénoméno-empirique ?

C’est écrit dès la préface, et répété en introduction : l’hatponomie est une science phénoméno-empirique. Les grands mots sont employés. Pour expliquer cette contraction du terme “phénoménologie”, l’auteur ajoute qu’il s’agit de “faits et découvertes sensiblement perceptibles”.

L’haptonomie peut effectivement être considérée comme une science, au même titre que la psychanalyse ou la sociologie.

C’est justement ici que le bât blesse, car le terme “science phénoméno-empirique” peut prêter à penser que le tout ne repose sur rien, ou sur pas grand-chose. Explications.

Qu’est-ce que l’empirisme ?

Les mots choisis par notre auteur sont très exactement la définition de l’empirisme, une approche de la science qui trouve avant tout ses racines dans la philosophie. [1]

Il s’agit d’un procédé intellectuel qui vise à développer des théories reposant sur l’expérience. Mais, nous ne parlons pas ici d’expériences scientifiques, standardisées, en double aveugle, etc. Nous parlons d’expéricences individuelles.

Cette lecture de l’haptonomie est encore renforcée par l’usage que fait l’auteur du terme “phénomonologie”.

Qu’est-ce que la phénoménologie ?

La phénoménologie tire également son origine de la philosophie. En psychiatrie, il s’agit de “l’étude des faits de l’expérience vécue, indépendamment des principes ou des théories”.[2]

C’est la définition que nous allons retenir car il s’agit du domaine de compétence de l’auteur. Car oui, la phénoménologie irrigue non seulement la recherche psychiatrique mais également les sciences infirmières, les sciences humaines ou encore les sciences de l’éducation.[3]

Dès lors, l’approche phénoménologique, qui semble s’intéresser au sensible au travers de l’expérience de chacun, peut-elle être la base d’une science qui introduirait l’haptonomie dans le grand panthéon des savoirs ?

L’haptonomie est-elle une science ?

Oui, dans le sens phénoméno-empirique, l’haptonomie peut effectivement être considérée comme une science, au même titre que la psychanalyse ou la sociologie. Mais, peut-on la classer parmi les sciences dures, à l’instar des mathématiques, de la physique, ou de la chimie ?

Ils tentent de penser le malade en fonction de sa propre expérience de vie et de ses propres réactions.

La réponse est assurément non. C’est ici que le profane se méprend parfois sur les termes employés, particulièrement lorsqu’il lit ou entend le mot “science”. Car, par science nous pensons aux sciences dures, celles qui sont validées par des expériences qui peuvent être reproduites. Or, avec les sciences dites “molles”, les observations et les déductions s’insèrent toujours dans des contextes changeants, qui dépendent eux-mêmes de variables… variables.

Prenons l’exemple, en haptonomie, d’une futur mère dépressive. L’effet de l’haptonomie sur elle sera peut-être positif, alors qu’une autre parturiente ne connaîtra aucun renforcement de la relation avec l’enfant qu’elle porte. Les causes peuvent tout autant être trouvées dans son inclination à croire en l’haptonomie, que du type de dépression dont elle souffre.

Toutefois, il ne faut pas croire que les sciences dures évolues dans un monde déconnecté de la réalité. Au contraire.

Sans empirisme la science est aveugle

Cette affirmation est loin d’être anodine, tant certains scientifiques pratiquent la science pour la science comme d’autres crées de l’art pour l’art. En l’espèce, il est bon de faire un tour du côté de la science reine, celle des mathématiques.

L’empirisme vu par John von Neumann

C’est le très grand mathématicien John von Neumann qui parle le mieux de l’apport de l’empirisme, dont certains de ses collègues mathématiciens pensaient sûrement en être bien trop indépendants[4]. En effet, von Neumann a tenu à rappeler que sans empirisme les mathématiciens prenaient le risque de se perdre dans un pur esthétisme mathématique, sans lien avec la réalité.

En d’autres termes, von Neumann blâmait ceux qui, en mathématique, comme dans tant d’autres disciplines, réalisent des calculs qui ne servent finalement à rien de concret. Il voyait ainsi l’empirisme, et l’ouverture à d’autres champs de recherches inspirés des sciences naturelles, comme un moyen de revenir aux sources de ce qui représente l’utilité des mathématiques et de toute réflexion.

C’est exactement ce que tentent de faire ces infirmières et ses infirmiers qui introduisent la phénoménologie dans leur domaine de compétence. Ils tentent de penser le malade en fonction de sa propre expérience de vie et de ses propres réactions.[5]

Dans ce domaine, l’haptonomie semble avoir trouvé sa voie, puisque sa pratique intègre différents champs de l’accompagnement des personnes.

A quoi emploie-t-on l’haptonomie ?

L’haptonomie se rencontre dans 5 principaux domaines :

  1. L’accompagnement pré, péri et postnatal,
  2. L’haptopsychothérapie,
  3. L’haptopsychagogie,
  4. L’haptosynésie,
  5. L’hapto-obstétrique.

A la lecture de ces termes, vous comprenez bien que l’haptonomie s’est fait une place dans le milieu hospitalier, d’autant mieux qu’elle est régulièrement pratiquée par des sages-femmes ou par des infirmiers.

C’est ici que l’exemple est biaisé, car l’on sait depuis longtemps que le statut socio économique des parents impacte directement le développement psychomoteur des enfants

Sans entrer ici dans le détail de ses champs d’application, ce qui interpelle dans l’ouvrage de Decant-Paoli, est sa préface. En effet, cette dernière présente l’haptonomie comme pouvant, au travers de l’affectivité, répondre à des souffrances liées à l’enfance, à la pédagogie, ainsi qu’à la santé publique.

Cette promesse, qui pourrait entrer dans le volet santé d’une campagne politique, est-elle justement plus que la simple projection d’un désir ?

L’haptonomie présente-t-elle des faits ?

Pour nous démontrer que l’haptonomie est l’avenir de l’Homme moderne, l’auteur nous propose notamment deux exemples :

1. Des enfants plus sociables et plus heureux ?

celui de ces enfants, qui seraient plus heureux, plus sociables, plus curieux et plus calme, et même plus précoce au niveau du développement psychomoteur.

Sauf que cet exemple peut être trop aisément écarté. Dans un premier temps il s’agit de s’interroger sur la population de contrôle, celle qui permet de dire que les enfants ayant profité de l’haptonomie sont plus :

  • Heureux,
  • Sociables,
  • Curieux,
  • Calme,
  • Développés.

A n’en point douter, cette population de contrôle n’est autre que la population générale. Or, qui sont les parents qui expérimentent l’haptonomie ? Nous ne pensons pas trop nous avancer en partant du postulat qu’il s’agit majoritairement de familles au statut économique, social et culturel bien au-dessus de la moyenne.

Pourquoi cet exemple est-il erroné ?

C’est ici que l’exemple est biaisé, car l’on sait depuis longtemps que le statut socio économique des parents impacte directement le développement psychomoteur des enfants[6].

L’avantage des enfants nés dans un environnement économiquement favorable ne s’arrête pas au développement psychomoteur. En ce qui concerne leur joie de vivre, leur calme et leur curiosité, il faut savoir que la dépression[7], les violences conjugales[8], les conséquences négatives liées à la consommation d’alcool[9], ou encore le taux plus élevé de divorces[10] traduisent l’existence d’environnements familiaux bien moins équilibrés pour les enfants naissant dans des familles défavorisées.

Dès lors, placer l’hatponomie comme élément déterminant du développement de ces comportements positifs chez le très jeune enfant semble pour le moins incongru.

Alors, faut-il considérer que les tenants de l’haptonomie se leurrent par une sorte de “wishful thinking”, qui les feraient voir des conséquences de leur pratique là où elle n’entre pas du tout en ligne de compte ? Pas si sûr.

2. Haptonomie et coma

Un autre exemple est celui donné pour une sortie du coma, duquel des personnes se réveilleraient avec le sentiment d’avoir senti une présence à côté d’eux, celle de leurs proches. Cette sensation pourrait trouver un lien dans l’haptonomie, ou le contact affectif gardé entre le patient et sa famille.

Le cas Scott Routley

En effet, c’est le très sérieux Guardian qui, en 2017, rapportait l’histoire d’un homme prénommé Scott, plongé dans un coma végétatif depuis 12 ans, et avec lequel les scientifiques ont réussi à communiquer par l’imagerie par résonnance magnétique fonctionne (IRMf), démontrant ainsi qu’il se trouvait dans ce que la communauté médicale appelle : “la zone grise”.

Un vocabulaire ampoulé pour expliquer de manière hautement intellectuelle comment le fait d’apposer ses mains sur un être, et de miser sur l’affection, peut l’aider à se sentir mieux.

Une zone entre vie et trépas, qui prive sa victime de tout mouvement et de toute activité cérébrale détectable autrement que par l’IRMf. Alors que tout le monde le croyait mort, Scott est revenu à la vie[11].

En lui demandant d’imaginer qu’il jouait au tennis, puis qu’il traversait sa maison, en marchant d’une pièce à une autre, Scott avait activité à la demande deux parties de distinctes de son cerveau. Il avait compris et fait ce que lui demandaient les scientifiques. Dès lors, imaginez que l’affection puisse jouer un rôle dans le bien-être de patients aussi lourdement atteints est tout à fait possible, et en dit long pour les autres.

L’haptonomie tend-elle vers une science pour la science ?

Comme l’art pour l’art que le mathématicien von Neumann évoquait, l’haptonomie n’aurait
elle pas également ce travers ? Trop intellectuelle pour beaucoup après seulement quelques séances[12], l’ouvrage nous perd parfois dans l’Hapsis, le protozôon, l’ipséité ou encore l’hexagramme ontique.

Un vocabulaire ampoulé pour expliquer de manière hautement intellectuelle comment le fait d’apposer ses mains sur un être, et de miser sur l’affection, peut l’aider à se sentir mieux.

Alors oui, il semblerait que, dans une certaine mesure, l’haptonomie agit sur le psychique, mais peut-être aussi se passe-t-elle très bien de démonstrations grandiloquentes, qui mélangent alégrement les concepts obscures et le verbiage latin pour se mâtiner d’un sérieux médical qui lui donne tous les airs de l’escroquerie intellectuelle.

Références

[1]
Empirisme Wikipedia, consulté en novembre 2022

[2]
Phénoménologie Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, consulté en novembre 2022

[3]
Ribau C., Lasry J-C, Bouchard L. et autres, 2005, La phénoménologie : une approche scientifique des expériences vécues Recherches en soins infirmiers, année 2005, volume 2, n°81, pages 21 à 27

[4]
Von Neumann, 1947, Empirisme et dégénérescence en mathématiques Extrait du recueil “The works of the mind”, presse universitaire de Chicago, 1947, traduction publiée sur le site de la Société de Calcul Mathématique, SA, consulté en novembre 2022

[5]
Ibid.

[6]
Ahmadi Doulabi M., Sajedi F., Vameghi R. et autres, 2017, Socioeconomic Status Index to Interpret Inequalities in Child Development Iranian Journal of Child Neurology, printemps 2017 11(2), pages 13-25.

[7]
Freeman A., Tyrovolas S., Koyanagi A. et autres, The role of socio-economic status in depression : results from the COURAGE (aging survey in Europe), 2016 BMC Public Health, doi 10.1186/s12889-016-3638-0

[8]
Vameghi R., Ali Akbari S.A., Alavi Majd H., et autres, 2018, The comparision of socioeconomic status, perceived social support and mental status in women of reproductive age experiencing and not experiencing domestic violence in Iran, Journal of Injury and Violence Research, janvier 2018, 10(1), pages 35-44, doi : 10.5249/jivr.v10i1.983

[9]
Collins S.E., 2016, Association Between Socioeconomic Factors and Alcohol Outcomes Alcohol Research Current Reviews, 2016 38(1)

[10]
Jalovaara M., 2007, The effects of marriage partners’ socio-economic positions on the risk of divorce in Finland Finnish Yearbook of Population Research, 43, janvier 2007, doi : 10.23979/fypr.45286

[11]
Owen A., 2017, How science found a way to help coma patients communicate, The Guardian, 5 septembre 2017, site consulté en novembre 2022.

[12]
Amadea_3640578, 2005, Haptonomie = arnaque ou sport pour les intellectuels ? Forum Grossesse au Féminin, 10 octobre 2005, site consulté en novembre 2022

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