Bébé touchant au clavier d'un ordinateur portable posé sur une table.

Les parents qui cherchent à développer l’éducation de leur enfant par l’éducation positive ont parfois tendance à rechercher une personnalité impossible : l’enfant parfait[1].

Les livres de parentalité positive tombent régulièrement dans ce travers, en vantant un nombre incroyable de valeurs :

  • L’équité,
  • La coopération,
  • La préparation,
  • La compassion,
  • La courtoisie,
  • La loyauté,
  • Le self-contrôle,
  • Le dévouement,
  • La conviction,
  • La détermination,
  • L’intégrité,
  • La générosité,
  • La gentillesse,
  • La responsabilité,
  • La promptitude,
  • La serviabilité,
  • L’honnêteté,
  • La justice, 
  • L’honneur, 
  • La tolérance,
  • Le courage,
  • La sincérité,
  • La réflexion.

Le pari que font les auteurs de ces ouvrages, est de dire que la société connaît un effondrement des valeurs, et que tout commence à la maison. Le pouvoir est en nous : celui de bien éduquer nos enfants.

Nous avons déjà eu l’occasion de dire que cette idée concernant la décadence de la société, et de la jeunesse en particulier, était loin d’être nouvelle. Si vous voulez en savoir plus sur le sujet, vous pouvez lire l’article que nous y avons consacré :

A lire : Les enfants d’aujourd’hui ne sont pas différents de ceux d’hier

Pourtant, cette théorie fait fi des récentes découvertes des chercheurs concernant l’influence des environnements non partagés sur le caractère de nos enfants. Sur cette question, vous pouvez vous reporter à un article dans lequel nous avons déjà traité ce sujet :

A lire : Les 5 grands principes de la parentalité positive

L’enfant parfait ne serait donc parfait que par un savant équilibre entre l’ensemble de ses qualités et de ses défauts. Vouloir construire une personnalité sans défaut à un enfant, c’est prendre de sérieux risques. C’est ce que nous allons voir dans ce dixième article consacré à la parentalité positive.

L’enfant parfait : une nouvelle marchandise

Inspirée des études menées par Becchi & Julia, la psychologue Aikaterini Ionna Paschou considère que l’enfant fait aujourd’hui l’objet d’une réification. Pourquoi ? Parce que l’image que donnent de lui les campagnes marketing est celle d’un enfant parfait. Un enfant beau, un enfant intelligent, un enfant heureux ![2]

Aucun des enfants issus du sperme de personnes surdouées ou physiquement supérieures n’est un génie

Dans cette vision de l’enfant qu’ont développé les parents de la deuxième moitié du XXème siècle, un nouveau business s’est mis en place : celui des conseils pour être de meilleurs parents ; des parents parfaits pour enfants parfaits[3] .

Au point que l’enfant, inexistant en tant qu’individualité dans les siècles précédents, est aujourd’hui devenu le mètre étalon des parents[4] . Une mesure dont le niveau de perfection permet d’apprécier la qualité de la parentalité.

Ce concept d’enfant parfait a finalement pris pied dans trois champs :

  1. L’hôpital,
  2. Le social, 
  3. Le politique.

1. L’enfant parfait naît-il à l’hôpital ?

L’évolution des mœurs et des pratiques tend à démontrer que la recherche de l’enfant parfait passe effectivement par l’hôpital. Et même par les centre de dons de sperme, puisque la banque de sperme des prix Nobel a vu le jour dès les années 1980 en Californie[5].

Résultat : aucun des enfants issus du sperme de personnes surdouées ou physiquement supérieures n’est un génie. Ironie du sort : le plus intelligent de ceux qu’un journaliste a retrouvé, est né d’un donneur qui a menti sur ses capacités.

Dans cette optique, l’enfant parfait n’est que l’acmé d’un narcissisme nourri par un individualisme toujours plus grand.

Certains ont même de graves problèmes de santé. Ce qui nous amène à une autre forme d’enfants parfaits : ceux qui ont survécu au diagnostic prénatal. Malformations, pathologies, anomalies, sont autant de facteurs qui peuvent aujourd’hui mener à un avortement thérapeutique[6].

2. La société à la recherche de l’enfant parfait 

Reprenant les concepts de plus-value développés par Marx, et de plus-de-jouir pensé par Lacan, Aikaterini Ionna Paschou fait de l’enfant un simple objet du désir. Une marchandise utilisée par les parents pour assouvir des plaisirs immédiats.

Les bonnes notes à l’école, la réussite sportive, le degré de sociabilité, seraient autant de jouissances instantanées qui profitent aux parents[7]. Dans cette optique, l’enfant parfait n’est que l’acmé d’un narcissisme nourri par un individualisme toujours plus grand.

Cette “police des familles” n’a pas fini de faire des émules.

L’essor d’une nouvelle génération, influencée par l’usage de plateformes comme Instagram, risque de faire les beaux jours de cette recherche effrénée de l’enfant parfait. Pour quelle raison ? Parce que les études l’ont montré : plus la jeunesse utilise des plateformes comme Instagram, plus elle devient narcissique[8].

Pour beaucoup d’entre eux, l’enfant ne sera qu’un faire-valoir. Pour certains influenceurs, leurs enfants sont déjà des personnages qu’il faut mettre en scène pour plaire, et gagner toujours plus d’abonnés. 

3. Le mythe des enfants imparfaits nés de parents incompétents

La délinquance est aujourd’hui considérée par de nombreux hommes et femmes politiques comme la conséquence d’une éducation laxiste. La suppression des aides sociales facultatives, est vue par des édiles locaux comme la solution à ce problème[9].

Les hommes et les femmes politiques font peu de cas de l’environnement non partagé, pourtant extrêmement important dans la construction d’un enfant.

C’est notamment l’esprit de la loi Ciotti du 28 septembre 2010, qui visait à punir les familles des enfants faisant l’école buissonnière[10]. Finalement abrogée en 2013, cette “police des familles” n’a pas fini de faire des émules.

De propositions de lois en programmes politiques, le parent est un délinquant

Une proposition de loi “relative à la délinquance des mineurs, à la suppression des allocations familiales, majorations et allocations d’assistance aux parents ou à toute personne ayant la garde de mineurs”, faisait à nouveau son apparition à l’Assemblée Nationale en 2018[11].

En 2021, le CCAS (Centre Communal d’Action Sociales) de Caudry a voté un délibéré visant à supprimer toute aide sociale dont elle a la compétence aux familles de délinquants[12].

Aux élections présidentielles d’avril 2022, des figures politiques comme Eric Zemmour plaidaient pour une suppression de toute aide sociale aux familles de mineurs délinquants[13].

Seul problème, nos enfants ne sont pas que le fruit de l’éducation qu’ils reçoivent à la maison. Les hommes et les femmes politiques font peu de cas de l’environnement non partagé, pourtant extrêmement important dans la construction d’un enfant.

C’est bien normal, puisqu’il est plus facile de jeter la responsabilité à des parents dits dépassés, incompétents, laxistes, que sur des politiques publiques inexistantes ou insuffisantes.

Pour plaire à l’électorat, l’explication est bien plus simple que de miser sur une approche sociologique des inégalités sociales qui touchent les populations de l’hexagone, et influent directement sur le taux de criminalité des jeunes. 

Pourtant, l’on sait depuis les années 1970 que les catégories socio-professionnelles les plus touchées par la délinquance sont les ouvriers et les assimilés, pour tout ce qui concerne les infractions violentes et les atteintes aux biens [14] .

Une réalité à méditer, qui laisse penser que l’enfant parfait est peut-être tout autant une recherche d’ataraxie sociale par la politique, qu’une question d’éducation par les parents. 

Références

[1]
W. Mitchell, C. Paul, The power of positive parenting, Wynwood Press Edition, New-York, 1989, page 39.

[2]
A.I. Paschou, 2019, L’enfant parfait : un symptôme social dans le malaise contemporain, université Paris Diderot-Paris VII, département Psychanalyse et Recherches Interdisciplinaires, page 16.

[3]
A.I. Paschou, 2019, Ibid. page 16.

[4]
A.I. Paschou, 2019, Ibid., pages 15-16.

[5]
N. Le Blevennec, 2016, L’histoire de la banque de sperme pour prix Nobel et de ses bébés, Rue89, 21 novembre 2016.

[6]
M. Gaille-Nikodimov, 2011, La Recherche de l’enfant “parfait”. Les Enjeux d’une philosophie critique des normes de la procréation, Ethique et Famille, pages 185-205.

[7]
A. I. Paschou, 2019, L’Enfant Parfait : Un Symptôme Social dans le Malaise Contemporain, Université Paris-Diderot-Paris VII, page 18.

[8]
Y. S. Lengkong, Dewi F.I., The Influence of Narcissism on Intensity of Instagram Use in Genereation Z, Atlantis Press, Advances in Social Science, Education and Humanities Research, volume 570.

[9]
M. Verpeaux, La suppression des aides sociales pour répondre à l’insécurité ?, Le club des juristes, 1er juillet 2021.

[10]
C. Daadouch, 2013, Parentalité sous contrainte : l’abrogation de la “loi Ciotti”, et après ?, Journal du droit des jeunes, 2013/3, numéro 323, pages 35-36.

[11]
Proposition de loi n°1470, relative à la délinquance des mineurs, à la suppression des allocations familiales, majorations et allocations d’assistance aux parents ou à toute personne ayant la garde de mineurs, Assemblée Nationale, 2013/3, numéro 323, pages 35-36.

[12]
Caudry : la suppression des allocations aux familles de délinquants devant le Conseil d’Etat, La voix du Nord.

[13]
P. Marion, 2022, Peut-on suspendre les aides sociales pour les “parents de mineurs délinquants et criminels” ?, Le Figaro, 28 janvier 2022.

[14]
P. Robert, B. Aubusson De Cavarlay, T. Lambert, Condamnations selon l’âge et la catégorie socio-professionnelle. Analyse et prévision, Population, 1976, 31-1, page 108.

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