Femme se tenant le ventre du fait de douleurs menstruelles

Le congé menstruel a fait son entrée en Europe par la porte espagnole en 2023, 76 ans après le Japon (1947), 8 ans après la Zambie (2015)[1]. Bien qu’au pays du soleil levant ces congés ne soient pas payés, 30% des entreprises nippones prennent entièrement ou partiellement en charge ces congés que seules 0.9% des salariées prennent[2].

Avancé ou risque pour les femmes de ne plus trouver d’emploi, alors que la lutte pour l’égalité au travail n’est toujours pas atteinte ?

Au Canada, les femmes âgées entre 25 ans et 54 ans gagnent 3.79$ de moins au taux horaire que les hommes[3].

En France, le salaire des femmes est 22% inférieur à celui des hommes[4].

Aux Etats-Unis, chaque fois qu’un homme gagne 1$, une femme ne gagne que 92 centimes. Cet écart monte à 82 centimes pour 1$ si l’on ne prend en compte que les ouvriers[5].

Bien que cette loi soit une avancée incontestable du droit des femmes à être ce qu’elles sont, ne remet-elle pas en cause leur employabilité ?

Le congé menstruel et la stigmatisation

Non, le congé menstruel n’est pas stigmatisé, du moins pas encore, puisqu’il n’existe dans presque aucun pays du monde. Toutefois, il repose entièrement sur une réalité biologique, celle des menstruations, qui est stigmatisée et tabou dans la plupart des sociétés[6].

Pourtant, le syndrôme peut provoquer toute une cascade de symptômes, qui vont bien au-delà d’une simple perte cyclique de sang[7] :

  • Anxiété,
  • Agitation,
  • Oedèmes,
  • Irritabilité,
  • Seins douloureux,
  • Léthargie,
  • Insomnie,
  • Prise de poids,
  • Colère,
  • Trouble de la concentration,
  • Lombalgie.

Voici autant de raisons qui poussent les femmes de nombreux pays à demander l’instauration d’un congé menstruel. C’est ici que 2 problèmes se posent :

  • La symbolique des menstruations,
  • L’effet d’aubaine.

Deux réalités qui peuvent justement amener les femmes voulant utiliser ce congé, à être stigmatisées d’”opportunistes”, de “fainéantes”, ou d’”incapables de travailler comme des hommes”.

Menstruation et symbolique

La Torah, et donc l’ancien Testament, sont clairs sur la question des menstruations : “Quand une femme est atteinte d’un écoulement, que du sang s’écoule de ses organes, elle est pour sept jours dans son indisposition, et quiconque la touche est impur jusqu’au soir[8].”

L’Islam a emboîté le pas judéo-chrétien, avec une interprétation du Coran interdisant à la femme de réciter le Livre[9], de prier, de jeûner et d’avoir des rapports sexuels[10].

De l’autre côté de l’Atlantique, dans le Nouveau-Monde, nombre de tribus indiennes effectuaient des célébrations publiques lors des menstruations de leurs femmes. Ainsi, les indiens Hupa, qui vivaient dans l’actuelle Californie, effectuaient des cérémonies centrées sur les femmes, les menstruations et la puissance. Ces événements tombèrent en désuétude avec l’arrivée de la culture chrétienne dans leurs tribus[11].

Justement, cette assimilation des règles à de la saleté qui doit être passée sous silence, a aussi été utilisée contre le travail des femmes.

Le congé menstruel peut-il être utilisé contre l’accès des femmes au travail ?

Dans son ouvrage En découdre, l’historienne Fanny Gallot rapporte les propos d’un syndicat français :

“L’humiliation par les règles, c’est l’utilisation sadique des tabous et de la honte que de nombreuses femmes ressentent quand elles perdent ce sang pour leur rappeler qu’elles ne sont “pas des travailleurs à part entière”, qu’entre les jambes elles portent en permanence ce qui les fait vulnérables, perturbatrices de la sacro-sainte organisation du travail et donc coupables. Pas plus qu’être enceintes, les femmes n’ont pas le droit à leurs règles, ou alors en silence[12].”

Le congé menstruel peut-il marquer le retour de l’idée selon laquelle les femmes ne sont “pas des travailleurs à part entière” ? En Zambie, quelque soit le sexe de ceux qui critiquent, le jour de congé mensuel accordé aux femmes fait polémique. Certaines en abuseraient pour prendre un congé menstruel plutôt qu’un congé classique et faire autre chose[13].

Les femmes, plus sujettes aux interruptions de leur activité professionnelle que les hommes, ne serait-ce que du fait de la grossesse, leurs rémunérations inférieures et leurs conditions de travail plus défavorables risquent de voir leur situation s’aggraver à nouveau[14].

Les inégalités de congés entre hommes et femmes risquent aussi d’impacter les relations hommes-femmes au travail. En effet, si elles disposent de 12 jours supplémentaires par an en Zambie, ce sont 36 jours qui sont proposés en Italie[15]. Un fossé qui risque de ne pas passer entre collègues d’atelier ou collègues de bureau.

Des femmes incapables de travailler ?

Le congé menstruel a déjà fait son entrée en France, via des entreprises privées qui entendent être avant-gardistes. C’est le cas de La Collective, une coopérative montpelliéraine qui permet 1 jour de congé aux femmes menstruées.

Seul problème : les hommes grincent déjà des dents. De là à tomber dans la discrimination à l’embauche, il n’y a qu’un pas. C’est exactement cette crainte qui anime Gaëlle Baldassari, qui mène le mouvement Kiffe ton cycle. Pour elle, ces 12 jours de congés annuels supplémentaires serviraient aux patrons pour justifier les écarts de salaire entre les hommes et les femmes[16].

A lire : Endométriose : définition, symptômes, stades, traitements

Autre problème, très profond cette fois, celui de l’endométriose. Les règles douloureuses ne sont pas naturelles, et peuvent cacher une pathologie grave très mal diagnostiquée et pourtant répandue.

Alors, le congé menstruel, une fausse bonne idée ?

Références

[1]
2017, En Zambie, le congé “menstruel” fait polémique, L’Obs, 31 janvier 2017.

[2]
2023, Le “congé menstruel” adopté en Espagne, un droit encore rare dans le monde, TVA nouvelles, 16 février 2023.

[3]
2023, Ecart salarial, 1998 à 2021, Statistiques Canada, 30 mai 2022.

[4]
P. Roussel, 2022, Femmes et hommes, l’égalité en question, INSEE, édition 2022.

[5]
C. Aragao, 2023, Gender pay gap in U.S. hasn’t changed much in two decades, Pew Research Center, 1er mars 2023.

[6]
A. Boeuf, 2020, Vivre son cycle menstruel dans le monde professionnel : expériences multiples et préoccupations communes, Université de Genève, page 13.

[7]
J. V. Pinkerton, 2020, Syndrome prémenstruel, La Manuel MSD, décembre 2020.

[8]
Lévitique, 15:19.

[9]
Sahih Al Boukhari – 06 – Livre des Menstrues, Bibliothèque Islamique, Hadith n°0297.

[10]
Menstruations en islam, Wikipédia.

[11]
C. R. Baldy, 2018, We Are Dancing For You: Native Feminisms & the Revitalization of Women’s Coming-of-Age Ceremonies, University of Washington Press, 2018, page 193, ISBN: 9780295743448.

[12]
F. Gallot, En découdre, Comment les ouvrières ont révolutionné le travail et la société, éditions La Découverte, Paris.

[13]
2017, En Zambie, le congé “menstruel” fait polémique, Ibid.

[14]
A. Châteauneuf-Malclès, 2011, Les ressorts invisibles des inégalités femme-homme sur le marché du travail, Idées économiques et sociales, 2011/2, n°164, pages 24 à 37.

[15]
2022, Congé menstruel : l’Espagne dit oui, et ailleurs ?, TV 5 Monde, 27 mai 2022.

[16]
J. Toussaint, 2021, Le congé menstruel, un cadeau empoisonné pour les femmes ?, Ouest-France, 16 avril 2021.

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