Les enfants Habert de Montmort

Les ouvrages de parentalité positive s’accordent tous sur un point : les enfants d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier[1] [2]. Sauf qu’elle est fausse. L’origine de cette drôle d’idée reste un mystère. Pourtant, elle n’est pas nouvelle.

Je n’ai plus aucun espoir pour l’avenir de notre pays si la jeunesse d’aujourd’hui prend le commandement demain parce que cette jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible.

Quatrième article de notre série consacrée à la parentalité positive, levons le voile sur ce cliché.

Socrate, Hésiode, les Babyloniens, jeunesses dépravées

Peut-être faut-il chercher les origines de ce cliché dans cette propension générationnelle à considérer que les jeunes sont toujours différents de leurs parents et de leurs grands-parents… mais en pire.

Déjà 400 ans avant Jésus-Christ, Socrate écrivait : “Nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l’autorité et n’ont aucun respect pour l’âge. A notre époque, les enfants sont des tyrans”.

Idem pour Hésiode, 320 ans avant Socrate : “Je n’ai plus aucun espoir pour l’avenir de notre pays si la jeunesse d’aujourd’hui prend le commandement demain parce que cette jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible.”

Il nous copie, il se calque, pour ainsi dire, sur le modèle, presque sur le moule qu’il a sous les yeux dans le bien, dans le mal, ainsi s’explique la puissance de l’exemple.

Et plus de 10 siècles avant lui, il y a 3 000 ans, un individu avait écrit sur une poterie d’argile : “Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d’autrefois.”[3]

Des jeunes pas si différents de leurs parents

Les enfants d’aujourd’hui sont différents des enfants d’hier mais uniquement dans la tête des parents et des auteurs d’ouvrages de parentalité positive. Un lieu commun dans lequel ces derniers tombent tous allègrement.

Pour constater que les parents d’hier ont les mêmes interrogations que les parents d’aujourd’hui au sujet de leur progéniture, et de l’éducation qu’ils veulent leur donner, il suffit de se plonger dans un ouvrage d’éducation du XIXème siècle.

Les parents doivent être des exemples

“L’exemple est le plus grand véhicule de l’éducation, dont il vivifie les principes, qui empruntent aux faits, aux actes des personnes qui entourent les enfants une autorité aussi salutaire qu’irrésistible. L’esprit d’imitation est, effectivement, un des premiers besoins de l’enfant ; il nous copie, il se calque, pour ainsi dire, sur le modèle, presque sur le moule qu’il a sous les yeux dans le bien, dans le mal, ainsi s’explique la puissance de l’exemple.”[4]

Ce petit garçon qui jette sur le parquet la tabatière de son aïeul, pour s’amuser de ses évolutions, médite peut-être un problème de physique.

“Ne prononcez donc pas devant les enfants des paroles que vous devez ensuite leur interdire. Ne faites pas ce que vous leur défendez ; de même qu’il n’y a qu’une morale, qu’une vérité, qu’une justice, n’admettant point d’à peu près, point de transactions, la probité innée de l’enfant, sa conscience répond à son innocence, ces pures et saintes qualités du premier âge de la vie imposent aux parents le respect de ces jeunes créatures qu’ils peuvent, ou sauver, ou perdre.”

Au XVIIème siècle, les enfants cassaient leurs jouets et dessinaient sur les murs

Pensez-y la prochaine fois que votre enfant va démonter un jouet, ou tester ses talents de peintre à grands coups de feutres sur le mur de sa chambre :

“Qui sait si l’on étudiait de la même manière les jeux et les caprices de beaucoup d’enfants à quelles révélations on serait conduit sur leur vocation ? Ce petit garçon qui jette sur le parquet la tabatière de son aïeul, pour s’amuser de ses évolutions, médite peut-être un problème de physique.”

Autant d’enfants, autant de caractères qui contrastent, autant de constitutions différentes, autant de types variés, que l’on peut ranger par groupes dans certaines catégories offrant entre elles des rapports, des similitudes, des analogies, mais des diversités aussi, jusque dans la même famille.

L’activité de l’esprit, mais surtout le mobile qui anime cette activité, voilà ce que les parents devraient s’attacher à comprendre, et leurs soucis se changeraient quelquefois en intime et profonde satisfaction, comme l’éprouva la mère de deux peintres allemands qui ont illustré le nom de Gérard et de Charles Kugelchen. Enfants, ils couvraient de barbouillages les murs, les portes et presque tous les meubles de la maison de leur mère à Bacharach. On taxa de manie, on essaya de réprimer cette vocation d’artiste qui se manifesta bientôt par de grands succès, par des oeuvres remarquables à la suite de leurs études dans l’atelier Fesel et de leur départ en 1791 pour Rome où les envoya l’électeur de Cologne.”[5]

Prime-enfance et diversité des caractères

“Une éducation bien dirigée dès la naissance des enfants, et une instruction sérieusement appropriée à leur rang dans le monde, aux ressources de la famille, à leur intelligence, à leur aptitude personnelle : voilà encore le moyen le plus sûr de diminuer les soucis des parents.”[6]

“Autant d’enfants, autant de caractères qui contrastent, autant de constitutions différentes, autant de types variés, que l’on peut ranger par groupes dans certaines catégories offrant entre elles des rapports, des similitudes, des analogies, mais des diversités aussi, jusque dans la même famille. C’est ce qui multiplie les difficultés et les mécomptes en fait d’éducation et d’instruction, où il est impossible de procéder comme en mathématiques par des règles invariables : car c’est à chaque instant l’exception dont il faut s’occuper, le particulier qui doit prévaloir, sans négliger ce qui est général.”[7]

Une question de confiance en soi

“Comment rend-on les enfants gauches et embarrassés ?” Notamment “En détruisant toute confiance en eux-mêmes par de continuels reproches ou des punitions sans fondement ; en les humiliant, ce qu’il faut toujours éviter ; car ils s’accoutumeront au mépris. En les maltraitant brutalement par des coups.”[8]

“Comment rend-on les enfants craintifs et peureux ?” Notamment par “une opposition incessante, continuelle à tout ce qu’ils veulent entreprendre ; ce qui ne leur laisse aucune confiance dans leurs forces.”[9]

L’enfant passe avant Dieu

Pour finir : “Parmi les tendresses de la terre, a dit Mgr. Dupanloup, il n’en est point qui ait quelque chose de vénérable et de céleste comme l’amour maternel. C’est ici-bas le plus pur amour. Mères chrétiennes, ne craignez point que vos enfants usurpent dans vos cœurs la place que Dieu s’est réservée. Aimer vos enfants, c’est aimer Dieu qui vous les conserve, aimer vos enfants, c’est aimer ces âmes immortelles que Jésus-Christ a rachetées de son sang.”[10]

Un air de déjà-lu peut-être ? Sûrement, puisque ces écrits datent de 1863, et l’exemple des barbouilleurs en herbe d’avant même la Révolution française.

Alors les enfants d’hier, différents de ceux d’aujourd’hui ? Et la volonté des parents de donner la meilleure éducation possible à leurs enfants, est-elle différente de la nôtre ?

Non. Disons simplement qu’il y a eu quelques évolutions de points de vue sur certaines pratiques éducatives franchement tendancieuses.

Pourquoi cette croyance erronée ?

Pour les journalistes de France Culture, deux raisons peuvent être avancées :

  1. La critique de ses propres parents est difficile car irrespectueuse,
  2. Les anciens envient cette jeunesse qu’ils n’ont plus.

La meilleure conclusion est sûrement de se rappeler que ce sont les parents d’aujourd’hui qui donnent naissance à la jeunesse qu’ils critiquent. Quel que soit le système d’éducation proposé, aucune génération ne semble s’en contenter, et c’est Chateaubriand qui le dit :

“La vérité est qu’aucun système d’éducation n’est en soi préférable à un autre système : les enfants aiment-ils mieux leurs parents aujourd’hui qu’ils les tutoient et les craignent plus ? Gesril était gâté dans la maison où j’étais gourmandé : nous avons été tous deux d’honnêtes gens et des fils tendres et respectueux. Telle chose que vous croyez mauvaise met en valeur les talents de votre enfant ; telle chose qui vous semble bonne étoufferait ces mêmes talents. Dieu fait bien ce qu’il fait : c’est la Providence qui nous dirige, lorsqu’elle nous destine à jouer un rôle sur la scène du monde.”[11]

A lire, épisode 5 : Pourquoi ne pas donner d’ordres à son enfant ?

Références

[1]
B. Sabate et J. Nelsen, La discipline positive, en famille et à l’école, comment éduquer avec fermeté et bienveillance, Hachette Book Group éditions, 2012

[2]
J. Gray, Children Are from Heaven: Positive Parenting Skills for Raising Cooperative, Confident, and Compassionate Children, Quill HarperCollins Publishers, 2011., International Journal of Epidemiology, juin 2011, 40(3): 563-582, doi: 10.1093/ije/dyq148.

[3]
2015, Les enfants sont-ils moins bien élevés qu’avant ?, Radio France, site consulté en janvier 2023.

[4]
TH. Braun, Le livre des mères ou l’éducation maternelle, Parent et Fils éditeurs, Bruxelles, 1863, page 54

[5]
Ibid., pages 66-67.

[6]
Ibid., page 68.

[7]
Idib., page 72.

[8]
Ibid., page 75.

[9]
Ibid., page 78.

[10]
Ibid., page 30.

[11]
Vicomte de Chateaubriand Mémoires d’Outre-Tombe, tome premier, A. Deros et compagnie éditeurs, Bruxelles, 1852, page 30.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *